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Sasori - Female Convict Scorpion

Sasori - Female Convict Scorpion

Introduction - Meiko est une icône - Sasori

Introduction Au risque de me répéter, je vous annonce que la critique, dite sérieuse, nous a privé d’un pan entier du cinéma international (lire cinéma fait ailleurs qu’aux USA). Sous prétexte que ces films n’étaient de toute façon, que des films d’exploitation.
La critique préférant s’intéresser au cinéma dit d’auteur. Mais surtout, cette occultation a permis aux critiques de modeler les cinématographies à leur gré. Comme Beaudelaire faisant d’Edgar Poe, un auteur de déprime, en ne traduisant que certaines nouvelles, les plus bizarres, qu’il a ensuite judicieusement publié en plusieurs recueils, en les plaçant dans un tel ordre qu’elles en paraissaient plus noires encore. Edgard Poe étant en fait plutôt un humoriste, les Histoires Extraordinaires devenaient ainsi une œuvre de Beaudelaire. Il en va de même de la critique….

Prenons le Japon par exemple… L’image que les gens ont de la cinématographie du Japon est celle de film lent, en plans séquences interminables, figés. Seul Mifune cabotin dans les films de Kurosawa, échappait à cette description, ce qui lui a permis de devenir l’acteur nippon le plus connu outre mer. Aujourd’hui il y a par ailleurs les Japanimes pour les "petits" et les "otaku". Donc d'un côté les Splish splash en couleur, de l’autre les images d’Épinal en noir et blanc.
Tout le cinéma populaire ou de genre a été oublié, ainsi que les œuvres atypiques ne correspondant pas à l’imagerie du samouraï grimaçant.

S’il est vrai, aux USA (certes le cinéma le plus influent) que l’invention technique et narrative couplée aux messages sociaux et politiques vient bien souvent des "auteurs" et plus rarement depuis 14 ans du cinéma populaire (qui va de série A à gros budget aux séries B de plus en plus mal foutues à mesure que descendent les budgets), on ne peut en dire autant dans le cas du Japon. Surtout dans les années 60-70. Il faut dire qu’à cette époque, le cinéma mondial avait sombré dans une fièvre créatrice sans précédent.
En fait, comme partout ailleurs, les années 60-70 ont été le terrain de révolte estudiantine et intellectuelle, et cela s’est reflété dans le cinéma. Aussi bien celui d’auteur que populaire. En effet, on trouve dans le cinéma d’exploitation des perles extraordinaires. En fait des films qui, du côté technique, ne souffrent pas d’une comparaison avec les plus grand. Et qui témoignent des courants d’idées différentes qui ont submergé les arts à cette époque.

Au Japon, on a toujours fait des séries avec les films à succès. Lorsqu’un héros ou un concept est populaire, on le décline sous toutes les formes possibles. Si les séries existent déjà dans les années 20 et 30, c’est dans les années 60 qu’elles atteignent un certain âge d’or. En effet, il semble qu’il y est un début de crise cinématographique au Japon au début des années 60. Les studios trouvant qu’il était rentable de produire des séries et comme au Japon, tout film appartient à un certain genre, les années 60 furent propice à l’explosion de certains personnages (Tora San le gentil salary man ou Zatoichi le sabreur aveugle ayant été l’objet de nombreuses suites) ou de certains genres. Comme le Ninkyo Eiga par exemple !
Totalement inconnu en occident, c’est un des genres le plus connus au Japon, un peu comme le western. La comparaison n’est pas exagérée. Les occidentaux n’ont jamais entendu parler de ce genre, mais au Japon, les héros comme ceux joués par Takakura, font aussi partie de l’imaginaire que John Wayne en Amérique. C’est un bon exemple de méconnaissance culturelle : on sait, même sans en avoir vus, que HK produit des films de kung-fu. Mais on ignore que depuis les années 10, le Japon produit des Yakuza Eiga à la tonne. Le Yakuza Eiga et ses dérivés, font partie prenante de la culture pop au Japon. Alors que dans les années 70 le jitsuroku eiga (qu’on pourrait traduire par "vrai document", ces films étant censés être plus réalistes) prendra la relève, dans les années 60, c’est l’âge d’or du Ninkyo. Et ses idoles sont Ken Takakura et Koji Tsuruta. Et en 1968 Junko Fuji. Un critique célèbre dont je tairai le nom, écrivait que le bon temps était fini et qu’elle était loin l’époque des Hommes durs, viriles, avec un sabre comme Takakura, Tsuruta et Junko Fuji… on voit qu’il connaît bien son sujet et qu’il en a vu des films (je vous dirai qui, si vous m’écrivez) !
À l’époque les films de Yakuza sont le fer de lance de la Toei (La Daei y va de ses chambara et yakuza eiga). En 1968, voulant prévenir une éventuelle baisse de popularité du genre, elle essaye diverses combinaisons et lance la carrière de Junko Fuji. Le film Red Poeny Gambler sera un succès et aura 7 suite (approximativement). Tatouée, armée d’un sabre, Junko Fuji évolue dans un univers d’hommes virils. Elle s’éloigne du modèle de la femme soumise à la famille et à ses devoirs sociaux. Nous sommes dans les alentours de tous les  "mai 68" du monde, et du Printemps de Prague. Bien de son temps, elle aura un énorme succès
Il faut préciser que Junko ne se déshabille pas, elle suit le modèle "Ken Takakura", elle doit se refuser à l’amour pour subir son destin, seule face au soleil couchant. Elle sacrifie par exemple, pour qu’une jeune fille puisse vivre, son grand amour en toute liberté. Comme les héros masculins de ce genre d’histoires, elle aide les amants à fuir, elle qui restera seule dans les rues vides de la nuit.
Mais il faut compter sur les producteurs pour déshabiller les héroïnes. Les films étant présentés en programme double, les héroïnes habillées des séries "A" se firent accompagner par des filles avec peu ou prou de vêtements des séries "B".
Il y eut une multitude de films où des filles mignonnes et plantureuses se battent tels des chattes en furie (et bientôt elles utiliseront leurs armes corporelles de façon beaucoup plus horizontale). Le corps féminin en tant qu’arme pour les héroïnes et en tant que sources d’argent pour les producteurs.

C’est à cette époque que Meiko Kaji débute sa carrière. Tout d’abord en tant qu’une des nombreuses imitations de Junko Fuji, chez la Nikkatsu, maison rivale qui produit aussi des Yakuza eiga (ceux de Suzuki entre autres). À cette époque Russ Meyerienne, de motardes nues, d'espionnes peu vêtues et autres Yakuzettes sexuelles, la Nikkatsu, qui était quand même en avance avec des films comme Gate Of Flesh (Suzuki encore), sautera carrément le pas. Ne cherchant plus d’autres prétextes que celui de la chaire pour en montrer, la Nikkatsu fera des romans-porno, du soft-porn, plus précisément des Pinku-eiga… ce à quoi, dira "non" la demoiselle Kaji. Elle ira à la Toei pour suivre la route de Junko… mais en plus radicale.

Meiko est une icône Elle tournera avec Teruo Ishii, ultra célèbre réalisateur connu pour deux ultra célèbres séries au Japon : Abashiri Prison avec Takakura et Jardins des Tortures  avec pleins de femmes attachées. Comme on le voit, il reste les tatouages. Il tournera avec Kaji, Tattooed Swordswoman qui est une somme des deux mondes ; gangsters armés de sabres et sexe et sévices….
Dans les années 70, comme partout ailleurs, les révoltes étudiantes font rage, la culture pop suit donc le mouvement. Un manga par Toru Shinihara voit le jour, Sasori, qui a du succès auprès des étudiants. Une œuvre très anti-establishment, comme en témoigne le nom Sasori 101 qui pourrait fort bien être inspiré par Kikuya-Bashi 10, chambre d’interrogation pour les filles refusant de dire leur nom et adresse. Shunya Ito adaptera la BD dans une série ciné avec Meiko Kaji.
Elle sera aussi Lady Snowblood, une série sur laquelle je reviendrais éventuellement, car ces films sont d’une richesse sociale et politique incroyable pour qui s’intéresse à l’histoire du Japon. Avec ces rôles, Meiko Kaji renforce une image forte de révoltée. Des rôles tragiques qui font face à l’establishment.
À voir Meiko Kaji dans ces rôles, on ne peut pas dire d’elle, qu’elle est une actrice. Elle ne joue pas, elle est. Quasi immobile et muette, son corps et surtout son visage deviennent des images froides et coupantes. Sa plastique est au service d’une lumière bleutée qui révèle une féminité toute de dégoût et de révolte, mais aussi pleine de dignité. Car Meiko n’est jamais la potiche qui pleure et crie à l’aide. C’est un peu le pendant féminin de Clint Eastwood, mais qui aurait une cause. Et il y a ses yeux, des yeux noirs, parfois perdus dans sa chevelure (tout aussi noire), des yeux qui percent les murs de la forteresse du pouvoir. Ses yeux semblent juger la justice, les hommes et les citoyens dans Sasori et le Japon entier dans Lady Snowblood.

Female Convict Scorpion a.k.a. Sasori Ce film, vous en connaissez l’histoire, vous l’avez vu souvent, peut-être même hier, en cachette. Une femme en prison, torture, viol, évasion et vengeance. Le film de femmes en prison. Je ne m’attarderais pas longtemps sur les films de ce genre. Mais ils sont souvent mauvais à plusieurs niveaux.
C’est pourquoi Female Convict est une surprise. Ressorti en DVD et en salle depuis 99 grâce aux efforts de quelques cinéphiles sérieux et connaisseurs, dont Chris D., (rien à voir avec l’auteur de ces lignes) célèbre pour un livre qu’il n’a pas encore publié (Yakuza Eiga : encyclopedia of Japanese Gangster movies 1956-80), ce film vaut plus que son sujet.
Female Convict est un cas. Bien sûr, il s’agit d’un film d’exploitation, mais ce qui s’en dégage est différent des habituels films de prison. Sans la violence extrême, le film aurait-il été classé de la même façon ? Le gore, le sexe, qui sont en général l’apanage du film d’exploitation, sont ici présents. Mais alors que la plupart du temps, exploitation est synonyme de "trash", on est ici frappé par la beauté extraordinaire de la photo. Sans exagération, chaque plan est d’un esthétisme assez poussé.
Si vous avez vu le premier Sasori, vous savez qu’elle s’est retrouvée en prison suite à une erreur judiciaire, son petit ami, flic, l’ayant trompé et embarqué lors d’une arrestation reliée à la drogue. Elle vivra alors diverses situations reliées à sa condition de prisonnière. Mais, ici aucune indication sur son passé. Le film s’ouvre sur un sombre couloir où résonne le nom de l’héroïne en échos. La caméra nous amène jusque dans le cachot où croupit Sasori.
On nous présente ensuite les autres protagonistes. Outre les décors, la photo et le cadrage participent à nous placer dans univers grotesque qui tranche avec les films de femmes en prison. On évite aussi l’éternelle proposition de ces films : à savoir l’innocence des protagonistes. Ici on ne sait pas de quoi est accusé Sasori et les autres ne sont pas des enfants de choeur.
Après une émeute et la punition qui s’ensuit, on quitte assez vite l’univers carcéral. Et le film de "prison" devient un film d’évasion. Ou plutôt un voyage au cœur du tourment féminin.

De paysages lunaires, en forêt automnale (des décors hallucinants de beauté), en passant par un village recouvert de cendre volcanique, on apprendra pourquoi la troupe est ce qu’elle est. C’est une "sorcière" qui nous "chante", de façon traditionnelle accompagnée d’un biwa, la triste réalité de ses femmes. Cette mise en scène théâtrale, en plus d’ajouter une bonne dose d’étrangeté à l’ensemble, nous place ici devant une narration typiquement japonaise. Plus tard, nous aurons droit à la représentation de la mise au banc des parias par la société et l’establishment, par le recours à des artifices surréalistes qui déboucheront sur des tableaux vivants. Un peu comme dans le sketch de Oichi dans Kwaidan. Décors colorés de crépuscule peints sur des panneaux, représentation d’une population de village de l’ère Meji (à ce qu’il semble) se préparant à lyncher les criminelles.
Mais ça ne s’arrête pas là. Le réalisateur emploie plusieurs techniques : arrêt sur l’image, jump cut, panoramique, travelling, etc...
Ce festival de trucs narratifs nous amène bien sûr à une distanciation qui rend l’exercice nécessairement froid. Mais c’est ce que veut le réalisateur. Cette distance est là certainement pour nous amener à voir sans juger ses personnages. Dont certains ont commis des choses assez odieuses. Je parle ici des personnages féminins. Car les hommes eux, sont présentés comme étant des bêtes. Eux et les institutions. Lorsque les dames retrouvent la civilisation, elles tombent sur des salarymen… qui ne trouvent rien de mieux à faire que de violer la plus fragile d’entre elles, probablement la seule innocente du groupe.
Les institutions du grand empire du soleil levant ne sont pas épargnées. Il faut voir ce vieux salaryman se souvenir du bon vieux temps alors qu’il était soldat en Chine. Il raconte comment il a violé une jeune chinoise à la pointe de son fusil, son sac à dos suivant le rythme des ébats en faisant du bruit.

Mais le plus fascinant de ce film reste Meiko Kaji. Meiko est un cas.
De Charlies Angel à Lara Croft, les héroïnes de films d’action, supposées fortes, restent sexy et jouent de leurs attraits. Jamais Meiko Kaji ne porte sa sexualité en uniforme. Jamais on ne la verra nue. On la viole, mais elle ne crie pas et n’agit jamais en victime. En fait, elle est l’égale de l’homme sans nom de la trilogie des dollars de Leone ou de Nemury Kyoshiro, le ronin torturé. Les personnages masculins torturés qui se battent avec leurs démons intérieurs sont légions. Mais les exemples féminins ne me viennent pas facilement. Les personnages de Meiko en sont un exemple. La légende veut que se soit Meiko Kaji qui voulue jouer le personnage de Sasori de cette façon.

Les fans d’exploitation n’ont pas à être inquiets, les éléments de violence sont présents. Mais on est en droit de se demander en voyant ce genre de films si le mépris de la critique est justifié. Il y a plus d’invention dans un plan de Female Convict que dans toute l’oeuvre de bien des réalisateurs respectés. On peut ne pas aimer, mais la virtuosité technique et la poésie ne peuvent être niées. La fin offre une image assez forte et belle de poésie, rarement vue dans les films de "femmes en prison"…
Sasori fait partie de ces films japonais des années 70 rageurs et révoltés qui attaquent l’establishment de front. Des films comme Lady Snowblood avec la même Meiko, Henzo the Razor ou la série mythique Fighting Without Honor and Humanity de Kinji Fukasaku. Ces films sont violents à l’extrême, il est donc compréhensible qu’ils ne soient pas pour tout public, mais ils offrent une alternative à l’histoire officielle du Japon. Et surtout un élan cathartique pour les cinéphiles sclérosés.

Female Convict vient de sortir en DVD. Chris D. dirige la collection et il s’affaire à nous faire redécouvrir certains films qui n’ont jamais eu de diffusion ici, que se soit films d’exploitation ou indépendants….

Christian, juin 2001

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