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Brother

BROTHER (Aniki mon frère)

Takeshi Kitano, 2000

avec Takeshi kitano, Claude Maki, Omar Epps, Masaya Kato, Susumu Terajima.

Kitano est devenu en quelques films, et notamment à partir de Sonatine, la coqueluche des critiques de cinéma et du grand public ainsi qu'une sorte de représentant exclusif du cinéma japonais. Cette engouement mérité pour ce réalisateur est cependant fort dommageable pour les autres réalisateurs japonais dont nombreux sont ceux qui possèdent un talent au moins égal à Kitano. Mais essayons de voir Brother loin de tous ces commérages dans un esprit de sincérité et d'objectivité.

Kitano, n'est pas genre à s'étendre en explications profondes à propos de ses films et il faut donc s'en tenir à des supputations et interprétations personnelles. C'est ce que je vous propose maintenant. Certains ne seront peut-être pas du même avis que moi et c'est tant mieux.

Aniki (Beat Takeshi), membre d'un clan dissous suite à la mort du chef, doit être éliminé par son ancien ami qui est devenu un transfuge dans un clan ennemi. Au nom de leur amitié, il offre à Aniki une échappatoire en lui proposant de fuir et en le faisant passer pour mort. Aniki décide partir à Los Angeles pour y retrouver son demi-frère Ken (Claude Maki). A peine arrivé sur place, il s'emploie à recréer son univers de yakusa.

Le titre français, une fois de plus, tend à biaiser légèrement le point de vue que l'on peut avoir. En effet, le titre original Brother est nettement moins réducteur quant à la signification que l'on peut donner à frère. Comme cela apparaît à plusieurs reprises dans le film, frère (Aniki n'est pas un nom mais signifie bel et bien "grand frère") a une signification bien plus large que le simple lien de parenté. Il désigne le lien entre amis (Un chef et son lieutenant dans le milieu yakusa ou entre individus noirs américains). Ne voir en frère que le lien familial, par ailleurs peu exploité, entre Aniki et Ken c'est d'emblée se mettre des œillères.

Brother est avant tout un polar violent, nihiliste, ironique voire totalement caricatural. Mais pour être caricatural, encore faut-il avoir matière à caricaturer. Si l'ironie est présente continuellement dans l'œuvre de Kitano (Jugatsu par exemple en est emprunt), avec Brother, il passe à un niveau supérieur. Car ce n'est pas une simple caricature que nous propose le film mais une multitude de regards ironiques sur lui même (son œuvre), le Japon, les États-Unis et le polar violent.

En premier lieu, Kitano adopte un point de vue américain sur les japonais et plus particulièrement le point de vue d'un américain ne connaissant le Japon que par des moyens détournés (télévision, cinéma d'exploitation…) et donc forcément caricaturaux. Comment ne pas voir une bonne dose d'humour dans tous ces doigts coupés, ces tatouages amplement dévoilés, ces rites codés et la scène excessive et paroxysmale d'ouverture de ventre pour simplement "montrer ce que l'on a dans le ventre". Cette scène que l'on peut rapprocher de celle, terrible, de Harakiri (toute proportions gardées), vient d'un coup comme si au Japon, on s'ouvrait le ventre comme on allume une cigarette ! On nage en pleine parodie, en plein film d'exploitation (une sorte de yakusa exploitation movie) et Kitano, en fin humoriste, ne nous épargne rien tout en maintenant un sérieux déroutant à la fois dans la manière d'intégrer ces scènes dans le déroulement du film et sa façon de filmer très travaillée. Kitano adopte le point de vue d'un américain sur son propre pays (le Japon), mais ce n'est pas pour fournir une vision du Japon mais bien un regard sur les États-Unis de manière détournée. Volontairement, n'en doutons pas. Kitano semble s'amuser à décrire chacune des principales communautés qui constituent la mosaïque américaine par le prisme de la pègre. Les noirs américains, les chicanos, les japonais et les italiens. Comme si étranger et pègre étaient nécessairement liés. Un préjugé raciste pas si éloigné de la réalité américaine voire cruellement proche. Plutôt que d'intégrer véritablement l'Amérique dans son film, Kitano semble s'efforcer à y rechercher tous les éléments japonais. Et quand il n'y parvient pas, il impose un style japonais. Ainsi, Aniki ne parle pas un mot d'anglais, il va chercher une femme forcément japonaise et sortie on ne sait trop d'où, il oblige un dealer noir à se trancher l'annulaire, impose les règles des yakusas à des non japonais, …. Lorsqu'il décrit une communauté telle que la mafia, on nage encore une fois en plein excès parodique. Comment ne pas sourire devant le repas italien, les hommes en noir armés de pistolets mitrailleurs, le parrain en pyjama…

Une autre caricature est tout simplement une destruction par l'humour de son propre mythe. On ne compte plus les références à ses propres films. Scènes de plages (Sonatine), personnage féminin à la Jugatsu, attente dans une pièce encore une fois proche de Sonatine, violence sèche de Violent Cop… Sans cesse, Kitano s'auto parodie en retrouvant dans Los Angeles ses repères ou plus exactement le Japon tel qu'on l'a déjà vu dans ses films précédents. Ainsi, on y mange uniquement dans des restaurants japonais, on va à la plage,… Enfin, sur le plan caricatural, c'est également au polar (à la Pulp Fiction) en tant que genre que Kitano s'attaque. D'abord la violence est poussée au maximum (tête tranchée, gunfights sanglants, doigts tranchés, ventre ouvert, baguettes dans le nez….) comme pour bien signifier au spectateur qu'on est loin du sérieux à la Hana Bi mais que Brother est définitivement un film d'exploitation voire une série B, heureusement du meilleur cru.

D'ailleurs, si un film comme Violent Cop paraissait très dur et violent, cela ne provenait que du traitement plus malsain et réaliste ainsi que l'existence de réelles motivations (la vengeance, le désespoir) derrière les actions du personnages. Ici, on tourne à vide. Aniki débarque aux États-Unis sans but si ce n'est d'y retrouver son frère. Or, il va être la cause d'un véritable massacre, détruisant complètement la vie des personnages qu'il rencontre. Il les conduit à le suivre dans une entreprise folle et vouée à l'échec alors que lui même n'a aucun but. Sa nature profondément égoïste et nihiliste le pousse non seulement droit dans le mur et une mort certaine (une sorte d'orchestration démesurée de son propre suicide) mais il provoque également la mort de ses amis sans aucun remords. Mais qu'on ne s'y trompe pas, en poussant toutes les aiguilles dans le rouge, Kitano ne cherche à aucun moment à provoquer la moindre émotion chez le spectateur. Il fait de son film une oeuvre autodestructrice. Sur ce plan, il fait de Brother un film profondément japonais. On est très proche des Yakusas Eiga et des films japonais des années 70. Excès, violence, nihilisme, progression vers une mort certaine et annoncée.... Si je connaissais mieux les influences de Kitano, je serai tenté de dire qu'il essaie de dire aux américains : le polar violent, ce n'est pas vous, c'est bien nous les japonais qui l'avons créé puis amené à sa propre destruction et ce, il y a près de 30 ans. Rendons à César ce qui est à César.

Comme piqué au vif par trop d'éloges et rejoignant par la même cet esprit profondément japonais consistant à tout mener à l'extrême puis à tout détruire (de la subversion des films d'après guerre qui s'attaquaient à des classiques à la folie furieuse de Miike), Kitano détruit tout sur son passage : le polar (paradoxalement en revenant aux sources du Yakusa Eiga), lui-même, ses personnages, ses films, …. Il ne reste qu'une chose et c'est certainement là la plus grande ironie de Kitano : son style. Comme si finalement cet homme avait suffisamment d'humour et d'humilité pour dire : "Mon style est ce qu'il est et je ne sais faire que ça".

Seuls bémols : un fin qui se veut un peu trop explicative et qui s'avère donc un rien superflue ainsi qu'une musique de Joe Hisaishi assez fade mais qui permet cependant d'échapper à du Hip Hop ou autre musique américaine qui eût été du plus mauvais effet.

Faire Hana Bi et Brother en utilisant les mêmes techniques et astuces, voilà qui relève soit de la folie soit de l'humour le plus extrême. Mais attention, ce film pourrait bien devenir un piège pour Kitano. En détruisant tout, il faut également penser à reconstruire. Et là, plus question d'utiliser les bonnes vieilles recettes ! Brother prendra sa véritable grandeur si Kitano fait table rase par la suite.

© Décembre 2000