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Le Cimetière de la Morale

Le Cimetière de la Morale (Jingi no Hakaba)

Kinji Fukasaku, 1975

avec Noboru Ando, Hajime Hana, Mikio Narita, Yumi Takigawa, Tatsuo Umemiya, Tetsuya Watari.

 
L'acteur Tetsuya Watari (né en 1941) est présent dans Brother de Beat Takeshi, et était également dans le Tokyo Drifter (1966) de Seijin Suzuki.

A l'heure où Kitano remet à l'honneur le film de Yakusa violent (Brother), il est bon de faire un petit bon en arrière pour découvrir les racines du genre. Parmi les yakusa eiga (films de yakusas), la série de Kinji Fukasaku (en ce moment à l'honneur avec son Battle Royale), Combat sans honneur, est l'une des plus célèbres et des plus violentes. Mêlant volonté documentariste en s'inspirant d'un fait réel et en ancrant son film dans la réalité quotidienne du Japon occupé d'après-guerre tout en tendant vers le film d'exploitation pur et simple, Fukasaku parvient à un point d'équilibre qui fait de Jingi no Hakaba un film de yakusas absolument parfait.

L'histoire de Jingi no Hakaba est celle de Rikio Ishikawa, un jeune chien fou et buté bien décidé à se faire une place de choix dans le milieu des yakusas.

En parallèle à la description de l'ascension (si on veut, il s'agit plus d'une fuite en avant) et de la chute du personnage principal, c'est toute la société japonaise qui est vue par le prisme de la pègre. Corruption des troupes d'occupations américaines et des policiers japonais, noyautage des partis politiques par la pègre, trafic de drogues et contrebande de produits importés, racisme anti coréen et chinois, guerre des clans, prostitution, misère... rien n'échappe au regard cru de Kinji Fukasaku qui loin d'adopter une forme de romantisme pour les criminels que sont les yakusas (à la manière du cinéma de Hong Kong qui se plaît à glorifier les triades), préfère décrire la vie pitoyable d'un être en total décalage à la fois par rapport à la société mais aussi par rapport à celle des yakusas. Le film est donc extrêmement daté et toujours scrupuleusement replacé dans le contexte très particulier de la période d'occupation américaine et de reconstruction du pays.

Cet homme, Rikio Ishikawa, est un être asocial, bourru (il ne prononce quasiment pas un mot de toute la durée du film) et extrêmement violent. Refusant toute concession, il s'attire la haine des yakusas et tombe dans la déchéance de la drogue. Sa petite amie, une prostituée, c'est en la violant la première fois qu'il la rencontre qu'il fait sa connaissance. Cette dernière, séduite par la brutalité mais aussi par la sincérité de Rikio, finira par agoniser, malade de trop travailler afin de payer la caution de son amant arrêté. Elle finit par se suicider pour ne pas offrir le spectacle de sa propre déchéance à un Rikio qui n'en finit pas de tout rater dans sa vie. La vie de Rikio est une éternelle succession d'échecs qui n'incombent qu'à lui même et à ses réactions impulsives. Dès qu'une personne ose se mettre sur son chemin, il la massacre, peu importe les conséquences (et le personne : un chef de clan , un ami d'enfance, ...) pourtant souvent dramatiques pour lui. Il finira d'ailleurs en prison et se suicidera à l'âge de 30 ans en déclarant dans une lettre que ces 30 ans étaient 30 ans de "bouffonneries". Cynisme et personnage désabusé qui explose (littéralement) à la fin lorsque la voix off commente la lettre puis les mots inscrits sur la tombe dont le mot "Morale". Le commentateur explique alors que Rikio est ensuite devenu une légende dans le milieu et qu'il était considéré comme le dernier vrai yakusa. Comment ne pas sourire en entendant cela tant la vie de Rikio fut véritablement une bouffonnerie (il ne réussit jamais à obtenir argent et pouvoir) ?

Le comportement excessif de Rikio transparaît également dans le traitement du film par Fukasaku. Outre la noirceur du sujet (les échecs, les morts, ...), c'est la violence et des passages grotesques qui placent Jingi no Hakaba dans le cynisme le plus pur. Ainsi voit on la fille violée par Rikio prendre plus de clients pour payer la caution de son ami sans que ce dernier ne lui soit le moins du monde reconnaissant. Plus tard, après son suicide/sacrifice, Rikio va même jusqu'à croquer lentement des os de son amie incinérée ! Enfin, le suicide de Rikio (l'acteur se jette dans une flaque de peinture rouge pour simuler une chute de plusieurs étages) est un grand moment de spectacle grand guignol où l'on baigne véritablement dans le sang.

Fukasaku réussit le difficile pari de décrire objectivement la vie misérable d'un raté, plus pour témoigner d'une époque que pour nous en apprendre sur Rikio Ishikawa.

© Janvier 2001