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Tokyo Fist

TOKYO FIST

Shinya Tsukamoto, 1995

avec Shinya Tsukamoto, Kahori Fuji, et Johji Tsukamoto.

Brian Addav / Zeni

Brian Addav :

Il est des films qui relèvent de l'évidence. Des films qui vous prennent les tripes, qui vous emmènent où nul autre film ne l'avait jamais fait avant.
Tokyo Fist est de ceux-là.
Tokyo la ville des cadres. Tsuda le cadre parfait, tranquille. Hizuru sa femme. Leur petite vie déjà engagée sur le chemin de la routine. Boulot, Dodo. Jusqu'à l'incident. En la personne du dénommé Kojima.
Tsuda et Kojima étaient amis au lycée. Amoureux de la même fille. Qui sera assassinée malheureusement, sous les yeux de Kojima. Les deux amis feront le serment de tuer les coupables, quand ceux-ci sortiront de prison. Puis la vie fera son effet, Tsuda oubliera, et rentrera dans le rang.
Kojima n'oubliera pas, et deviendra boxeur, pour se venger. Boxeur pour apprendre à se faire mal, à faire mal.
Cette rencontre est une manière pour lui de ne pas oublier, et surtout de ne pas pardonner à Tsuda d'avoir abandonné.
On retrouve ici une fois de plus le thème du double, du miroir, cher à Tsukamoto. La nouveauté, et de taille, il faut la chercher chez la femme. Hizuru. Hizuru qui subit la routine de sa vie de couple, et qui voit en Kojima un moyen de relancer sa vie, ses fantasmes. Hizuru qui quittera Tsuda pour Kojima. Tsuda qui décidera lui aussi de se mettre à la boxe, essayant de battre Kojima sur son terrain.
Et à partir de ça, le film prend son ampleur, sa démesure, aux scènes de boxe, de combat, de violence " chaude ", agressive, Tsukamoto oppose la violence que s'inflige Hizuru. Tatouages, piercing, sur le nombril, les tétons, barre de fer, partout sur le corps. Nos trois protagonistes se font mal, physiquement, moralement, ils vont au bout de leur souffrance.
Et Tsuda, dont la rencontre avec Kojima avait révélé la transparence, l'insignifiance, va revivre, va ré-expérimenter le sentiment de vie, au travers de sa souffrance. Jusqu'au final, douloureux, mais où tout finira par rentrer, quelque peu, ou bancalement, en forçant un peu, dans le rang.

Tokyo Fist est un film phare à bien des égards. De par la violence qu'il montre, violence volontaire, souffrance imposée pour réapprendre à sentir la vie, et non pour pouvoir se pardonner de souffrir après coup, catholiquement parlant. Visuellement, Tsukamoto touche au but, il explose littéralement son visuel pour forger, solidifier, et surtout épurer les bases de ce qui sera le style Tsukamoto. Le son, ou plutôt la respiration des êtres, des choses. La couleur, ses jeux de rouge, de bleu, qu'on retrouvera dans Gemini. Tout l'art de Tsukamoto est condensé dans Tokyo Fist, à l'état brut, chaud, vivant.

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Zeni :

On sait Shinya Tsukamoto obsédé par le thème du double, de la gémellité et plus exactement du doppleganger, le double maléfique. Le monstre que chacun possède en soit. Tous ses films sont marqués par ce thème, cœur de l'œuvre du cinéaste (on exclura le sympathique mais peu personnel Hiroiko The Goblin). Tokyo Fist, qui fait suite à Tetsuo, et à son remake Tetsuo II, en conserve l'impact, la violence mais également toute la thématique. On y retrouve tous les thèmes chers à Tsukamoto : la violence brute, la transformation (mentale et physique) d'un homme ordinaire (le salaryman) , la rencontre/fusion de la chair et du métal, la lutte contre son soit même, contre une propre image de soi.

Tsuda (Shinya Tsukamoto) est un employé de banque ordinaire, sur le point d'épouser Hizuru (Kahori Fujî, la voisine dans April Story). Il rencontre alors un ancien camarade de classe devenu boxeur professionnel. Ce dernier, Kojima (Kohji Tsukamoto) va convoiter sa femme et Tsuda n'aura d'autre solution que d'aller mener le combat pour retrouver sa femme, sur le terrain de Kojima, la boxe.

D'emblée, par la boxe, Tsukamoto nous projette dans un univers de violence, de confrontation physique entre des individus. A ce titre, le générique renvoie aux oubliettes des films comme Rocky, qui apparaissent d'une fadeur incroyable. C'est plus du côté de Raging Bull qu'il faut regarder pour retrouver une telle puissance dans la représentation de la boxe.

Tsuda voit en Kojima ce que lui même n'a pas eu le courage de devenir. Il est le constat de sa propre démission. Sa propre femme prend soudain conscience de la lâcheté de Tsuda, de l'ennui que représente une vie commune avec Tsuda pour mari. Les scènes à la lumière bleutée, devant le poste de télévision, la fatigue constante de Tsuda, son désintéressement pour Hizuru, viennent pointer ce profond ennui, cette lassitude qui s'immisce dans le couple. La rencontre de Hizuru avec Kojima est finalement bien plus déterminante pour cette dernière que pour Tsuda, celui-ci ne se décidant à réagir que suite au départ de Hizuru. Hizuru qui s'était fait à l'idée d'une vie morne avec Tsuda, trouve le moyen, en entamant une relation avec Kojima, de concrétiser ses fantasmes. Très vite, elle calque son attitude sur son nouveau partenaire et, ne pouvant trouver dans la boxe un moyen satisfaisant pour elle, commence à rechercher le plaisir par la douleur. Ce sont alors des piercing, des tatouages et une expression d'un besoin d'être frappée par Kojima. Ce dernier est même dépassé par les événements et prend peur devant l'extrémisme de Hizuru. Dépassé, il le sera encore plus lorsque Tsuda se lancera dans la boxe et s'inscrira au même club que lui. Ce dernier, qui représentait la force brute et l'image même du "monstre" qui était enfoui en Tsuda (quelques images, avec filtre rouge, le font d'ailleurs passer pour un fou furieux, un concentré de haine). Mais lorsque Tsuda va chercher en lui-même ce monstre et entame sa transformation (une mue devrait-on dire), ce qui en ressort est bien plus effrayant que Kojima. Hizuru, témoin de cette métamorphose met alors Kojima au défit de la satisfaire au moins autant que ce que le nouveau Tsuda serait capable. C'est elle, bien qu'exclue de la confrontation même, pousse les deux hommes à la surenchère. On peut y voir une certaine misogynie de Tsukamoto qui voit dans la femme le centre des perversions.

Mais le sujet principal du film reste la lutte entre Tsuda et Kojima. Et surtout entre Tsuda et lui-même. On ne peut d'ailleurs être que modérément surpris lorsque l'on sait que Kojima est joué par le propre frère du réalisateur, également acteur, puisqu'il interprète Tsuda ! L'affrontement est donc multiple et se positionne à divers niveau. Tsuda et lui-même, Tsuda et Kojima, Tsuda et Hizuru, Kojima et Hizuru et enfin, Hizuru et elle-même. Le combat que mènent Tsuda et Hizuru contre eux-même est plutôt un combat contre la société conservatrice du Japon. Ainsi Hizuru menace Tsuda de montrer ses tatouages aux parents de ce dernier. Elle affirme même aller les montrer à ses propres parents. Tsuda, quand à lui, prend une certaine assurance. Sa fatigue disparaît et le travail n'est plus sa préoccupation principale. Il disparaît donc totalement du champs (seule une scène rapide et accélérée montre Tsuda sur son lieu de travail) alors qu'il était très présent au début du film. Cependant, le poids de la société, de la "normalité" reste très lourd. Hizuru s'inquiétera de l'état de santé du père de Tsuda, elle finira par retirer ses piercing et Tsuda retournera à son ancienne vie. Le bilan peut donc apparaître comme nul voire négatif. Mais les personnages ont expérimenté. Ils ont pris connaissance d'eux même et principalement de leur corps (par la douleur). A l'image de ce cadavre de chat dévoré par les asticots, tâche putride au milieu d'une ville froide et aseptisée, qui sera vite nettoyée. C'est le retour à la normalité, au point de départ. Mais on perçoit bien que quelque chose a changé dans la vie des personnages. C'est ce que l'on retrouvera dans Gemini. On peut d'ailleurs voir dans les mots d'une infirmière à propos du père de Tsuda, "Il est mort sans souffrir", une question qui sera celle que se posera Tsuda. Futilité de son combat, de son déchaînement de violence et de cette quête de la souffrance (mêlée au plaisir) ou retour à une normalité, à un confort retrouvé (mais ennuyeux) ?

Du point de vue du traitement de l'image, Tokyo Fist est un véritable brûlot. Tsukamoto n'est pas seulement réalisateur et scénariste, il est également monteur, acteur, caméraman (le plus possible), … A tous les niveaux, c'est un film de Tsukamoto. Tokyo Fist (comme tous les films de Tsukamoto) est donc intégralement un film de Tsukamoto. Cette particularité conduit à une parfaite adéquation entre le fond et la forme. Le rythme colle à celui de la boxe et de l'affrontement en général. L'image se fait percutante, mobile, floue, violente même sans que pourtant, jamais, Tsukamoto ne sombre dans le clip (contrairement à Bullet Ballet, qui ressemble à une longue publicité pour Calvin Klein). Images déformées par une chaleur écrasante (une technique qu'utilisera Tsukamoto à nouveau dans Gemini), présente tout au long du film (lumière, ciel bleu, Tsuda suant et transpirant). On retrouve également ce qui faisait de Tetsuo toute son originalité. Des images à la limite de la bidouille, des effets spéciaux réalisés avec deux francs et trois bouts de ficelle mais largement compensés par une créativité, une inventivité et un délirant excès de tous les instants. Si dans Tokyo Fist, le sujet se prête moins à des délires visuels que dans Tetsuo, les scènes d'affrontements sont tous de même tout à fait représentatives de la touche Tsukamoto. Visages horriblement tuméfiés, pissant le sang, acharnement, violence inouïe qui finit par devenir irréaliste mais extrêmement viscérale.

Seul point noir au tableau, c'est cette volonté de rationaliser, d'expliquer les choses qu'a voulu Tsukamoto. En donnant un passé commun (par l'intermédiaire d'un flashback), une raison à leur haine mutuelle, à Tsuda et Kojima, Tsukamoto finit en définitif par donnait une force moindre à ce qu'il tentait de démontrer. C'était là où résidait une des grandes forces de Tetsuo, qui laissait la part belle au doute, à la réflexion. Tsukamoto réitérera d'ailleurs cette erreur dans Gemini.

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© Brian Addav Avril 2002

 
© Avril 2001