Takeshi Kitano : Asakusa Kid (1988)

A force de fréquenter des acteurs -leur image s'entend, le spectateur de cinéma ou de télé vit plus ou moins une relation fantasmatique avec leur persona. La chose fonctionne aussi avec des réalisateurs, mais l'image analogique de l'acteur en accroît considérablement la présence. C'est sans doute pour cela que les acteurs, à un moment ou à un autre de leur vie, satisfont la demande d'intimité publique, d'étroite relation généralisée avec des milliers de fans, en publiant leur autobiographie.
Le récit prend alors l'aspect de confidences qu'un ami vous fait au cours d'une soirée. Et même si on est plus proche de "Comment j'ai réussi ma vie" que de "Je suis un raté", on a quand même droit à "Quand Martine m'a quitté"... Quelques rares exceptions notables quelque fois comme l'autobiographie de Capra, formidable document sociologique sur les studios hollywoodiens et sur la guerre froide. Rares sont les (auto)biographies qui dépassent ce niveau. Si l'on salue en ce moment la biographie de Dean Martin, c'est avant tout parce qu'elle est prétexte à une peinture acerbe de l'amérique de l'époque.
L'intérêt peut paraître encore moindre quand il s'agit d'un homme de télé (Dominique Farrugia !), pourtant, si en 1998, on aborde Asakusa Kid comme la bio d'un acteur-réalisateur de renom, en 1988, Kitano n'a encore tenu que des petits rôles dans deux ou trois films et n'a encore rien réalisé. Violent cop, où il prend le relais de Kenji Fukusaku, ne date que de 1989. Beat Takeshi n'est alors que le clown pervers qui officie à la télé.
Alors ici, de films point de mention. Pourtant, l'histoire est connue. Elle a nourri le mythe Kitano en dehors du Japon. Le réalisateur de Sonatine aurait été comique dans une boîte de strip tease. Pour les japonais, l'histoire n'est pas la même : Beat Takeshi n'est pas qu'un guignol, ou du moins a-t-il été Takeshi avant d'être Beat. Le transformation se situe vers le fin du livre, place stratégique, bien que l'épisode ne soit pas spécialement mis en valeur. Encore maintenant c'est Beat Takeshi qui joue dans les films de Kitano. A posteriori, les spectateurs français reconnaîtront ça et là des éléments qu'on trouve dans des films comme Kids Return : la salle de spectacle où deux petits vieux, seuls spectateurs, s'endorment...
Mais le livre se situe à l'origine...c'est avant tout un point de départ qui vaut pour lui-même. Il est assez difficile de faire abstraction de l'imagerie Kitano que l'on connaît : la couverture le montre dans une scène d'Hana Bi et un marchand de livre online a malheureusement orthographié le titre Yakusa Kid.
Pourtant dès les premières lignes, le personnage nous apparaît sous un jour inédit : un jeune branleur côtoyant des cercles de simili artistes. Ironiquement, Kitano laisse comprendre qu'il estime plus l'art mineur du café théâtre (ou du moins son équivalent japonais) aux ersatz d'art noble auxquels il s'est frotté. Ce n'est pas un hasard si le livre commence à cette période de sa vie : Asakusa Kid est une biographie artistique et non une biographie. Comme dans un roman moderne, le personnage semble sorti de nulle part. Le récit évolue en fonction des rencontres avec d'autres personnages du night club : danseuses, comiques, souteneurs...Ce livre est en fait un hommage au maître, Senzaburo Fukami, qui l'a formé, un homme aussi aigri que généreux. Ce genre de japonais archétypique, sec, arborant une moue an toute occasion et qui ponctue ses phrases de "Baka yaroh!" bien sentis. Cette relation donne au livre le ton d'un roman d'apprentissage, voire d'un film de kung fu : approche du maître réticent, entraînements apparemment dérisoires (les claquettes), épreuves insurmontables (improviser lors de la première montée sur scène), apprentissage de l'esprit en toute occasion (Un comique doit impressionner les gens, être dépensier, manger des sushis de poissons, pas de poulpe et surtout ne pas manger les nouilles des plébéiens. Un comique doit toujours porter des chaussures neuves), ingratitude de l'élève qui décide de voler de ses propres ailes et mort tragique du maître. Pourtant l'histoire n'est pas caricaturale, le maître est un homme seul qui n'a pas le succès qu'il mérite et qui pratique le comique grivois comme d'autre la calligraphie et la peinture, avec un sérieux et une rigueur insurpassable.
Au détour d'une phrase Kitano en profite pour exposer sa philosophie par rapport à l'art :
"Quand l'esprit d'un gag vieillissait ne serait-ce qu'un peu, les spectateurs ne riaient plus. Ils se moquaient seulement du comédien. Et parmi les sketchs joués par mes prédecesseurs successifs,, certains devaient être démolis presque complètement, puis réinterprétés."
Toutefois, le livre foisonne et ne se contente pas de décrire cet apprentissage. En effet, comme le titre l'indique l'un des personnages principaux est le quartier d'Asakusa. Un quartier populaire où les boîtes de nuit fourmillent. Mais Kitano arrive à une époque où l'ambiance et les distractions en vogue à Asakusa sont en voie de devenir obsolète, tout comme le maître est voué à mourir misérablement. Le récit des expériences théâtrales alternent avec des anecdotes sur le quartier, des descriptions. Le nippophile averti sera ravi de la peinture des cinémas de quartier : salle porno, salle pour film occidentaux, salles appartenant aux grands studios tel que Nikkatsu etc...Comme dans un roman noir, le milieu fourmille de gueules, de personnages impossibles...Le maître est un joueur invétéré qui ne supporte pas de perdre : l'autorité de ses cheveux gris combiné à la puérilité de ses réactions donne lieu à un chapitre savoureux : Je suis victime de la passion dévorante du maître pour le jeu...Il invective le présentateur télé quand un commentaire lui déplaît et ne se contient plus quand une fille en minijupe apparaîtà l'antenne. Le plus intrigant est qu'on ne sait jamais clairement s'il plaisante ou s'il est sérieux. Senzaburo Fukami est un personnage incernable que tout le monde appelle maître et que les yakusa respectent, mais qui en privé fait des blagues crétines avec ses doigts mutilés...Il y a aussi Inoue dont la vocation littéraire et la santé fragile fait fondre les danseuses et attise la jalousie de Kitano. Celui-ci fera preuve d'une mesquinerie hilarante envers le pauvre jeune homme. Masaki qui vendait des fausses machines à calculer à des petits vieux isolés et grabataires. Chaque personnage apporte son embryon d'histoire : la danseuse qui fait le numéro de la bonzesse à la bougie, le professeur d'anglais à la retraite devenu proxénète, les danseuses de buto qui viennent arrondir leur fin de mois au club de strip tease (une petite pique contre l'underground)...
Il est dommage que cet univers attachant, quoique finalement sordide, ne nourrisse pas assez l'univers du cinéaste. Kitano gagnerait peut-être à se replonger dans ce Asakusa Kid à une époque où son cinéma s'appauvrit considérablement...

Florent, juin 2001

Takeshi Kitano , Asakusa Kid . Denoël & D'ailleurs. 1999.