Gao Xingjian : La montagne de l'âme (2000)

Quand une timide libéralisation politique a permis aux écrivains chinois, à la fin des années 70, de reprendre la plume non pas pour servir le Parti, mais tout simplement pour s'exprimer en tant qu'hommes, des dizaines de revues littéraires ont été créées et d'innombrables textes de nature très diverses sont parus. Reportages, nouvelles, poèmes,etc, ont été utilisés pour pousser un même cri contre la tentative de destruction totale de l'homme et de la culture, que la Chine venait de connaître lors de sa révolution prétendûment culturelle. Mais une réflexion sur le fond devait inévitablement entraîner une réflexion sur la forme. La Chine était restée trop longtemps coupée du reste du monde, même dans le domaine de la création littéraire, pour que la découverte, à partir de la fin des années 70, des oeuvres de Sartre, Joyce, Kafka, Kundera et bien d'autres, ne provoque pas un choc puissant chez les écrivains chinois. Si l'on trouve dans La montagne de l'âme le courant de conscience, l'abandon d'une intrigue bien déterminée, le recours à une langue et un style dépouillés de l'influence de la politique, c'est parce que Gao Xingjian a lui-même traduit les auteurs cités ci-dessus et s'en est du même coup nourri. L'histoire de ce livre est des plus sommaires: un homme décide, sur un coup de tête, de se rendre à Lingshan, la montagne de l'âme. Pourquoi? Il ne le sait pas lui-même. Les diverses rencontres que cet individu va faire au cours de son ascension rythment le récit, bercé de chants et de romances populaires, d'épisodes des dynasties Han et Wei, des exploits des Ming et des Qing. Tel un kaléïdoscope d'une Chine déchirée entre traditions et renaissances, ce livre fascine par sa forme moderne, mélodique en diable, libre de toute règle. La montagne de l'âme constitue une oeuvre unique dans le paysage littéraire contemporain. A la fois voyage intérieur, dialogue entre des personnages seulement définis par les pronoms personnels "je", "tu", "il" ou "elle"( le "nous" qui désigne les masses est banni, il rappelle sans doute de trop mauvais souvenirs), évocation des paysages et des forêts encore vierges de Chine, mise en scène des déchirements amoureux ou simple description d'une minute de plaisir dû à l'amitié ou à la contemplation d'une rivière, conte classique picaresque et merveilleux, évocation de la réalité absurde ou kafkaïenne contemporaine, réflexion sur l'art romanesque, cette oeuvre ne serait rien encore sans la langue qui la sous-tend: moderne, musicale, sans affectation ni obscurité. Si "je" est un autre, chez Gao Xingjian, "je" devient "tu", sorte de voix intérieure pudique, distanciée et, partant, universelle. Quand "je" cherche à réaliser ses fantasmes, c'est "tu" qui relaie le narrateur. Cette montagne de l'âme, attestée par les écrits mythologiques chinois, toponyme incertain sur la carte de Chine, est-elle la quête de la beauté, la connaissance absolue, une confession autobiographique, ou le roman lui-même, roman impossible puisque hors normes aussi bien en Orient qu'en Occident? La dernière phrase du roman:"En réalité, je ne comprends rien, strictement rien. C'est comme ça." montre bien que la réponse est loin d'être donnée. Si ce n'est le fait incontestable que nous tenons un chef d'oeuvre entre les mains.

Ségolène, juin 2001

Gao Xingjian , La montagne de l'âme. Ed. de l'aube / Harmonia Mundi. 2000.