Bei Dao : Vagues (1985)

Bei Dao, de son vrai nom Zhao Zhenkai, est né en 1949 à Pékin. Après de bonnes études secondaires, il s'engage dans les Gardes Rouges. Vite déçu par cette expérience, il se révolte et apparaît, à la fin des années 70, dans ses œuvres romanesques, mais aussi dans ses poèmes, comme le porte-parole de cette génération qui a été sacrifiée pendant la révolution culturelle. A partir de 1987 il voyage beaucoup, aux USA, en Europe, où il vit en exil depuis 1989. Interdit de publication en Chine même, il est traduit dans de nombreuses langues. Il est rédacteur en chef de la revue "Aujourd'hui" qui se veut un lieu d'échanges et de débats pour les écrivains chinois, qu'ils soient en exil ou qu'ils résident sur le continent chinois. Des poèmes de Bei Dao ont été traduits en France dans les revues " Europe", "Poésie",...

Quand on sait quelle traversée du désert a connue la création littéraire en Chine dans les années qui ont suivi la révolution culturelle, on ne peut que s'étonner de la nouveauté, de l'audace qui caractérisent ce roman, même s'il peut apparaître, par certains aspects, comme une œuvre de jeunesse. Si le récit semble éclaté au premier abord, il avance cependant grâce à la succession des monologues intérieurs des personnages et des dialogues que ceux-ci rapportent : cette partition à cinq voix (Yang Xun, Xiao Ling, Lin Dongping, Lin Yuanyuan, Bai Hua ), par un ingénieux procédé de tissage, rassemble la matière du récit. Plutôt que de s'attacher à une histoire, l'auteur préfère dresser des tableaux d'atmosphère, des états d'âme, ces vagues de l'émotion, des sensations et il le fait souvent d'une façon poétique. La dispersion qui caractérise l'œuvre va en s'accentuant dans les toutes dernières pages où les tableaux se succèdent, sur un rythme accéléré, comme autant de facettes d'un kaléidoscope. A travers l'errance de Bai Hua, l'amour impossible de Yang Xun et Xiao Ling, l'auteur nous montre subtilement comment le système politique et social avait atteint les individus au plus profond de leur âme, en faisant d'eux des êtres désespérés, égoïstes ou insensibles qui, en fin de compte, ne vivaient que pour eux-mêmes et s'avéraient inaptes à communiquer avec les autres. Nous ne sommes pas plus renseignés à la fin du roman qu'au début sur le destin des personnages, ballottés parmi les vagues, les remous des changements politiques et sociaux.
Certes, Bei Dao n'avait pas lu Virginia Woolf, malgré le titre choisi pour le roman, mais en introduisant dans son récit les techniques d'écriture empruntées aux écrivains du "flux de conscience", il parvient à nous faire sentir à quel point toute communication est fragile, difficile, voire impossible entre les êtres.

Ségolène, avril 2001

Bei Dao, Vagues. Ed. Picquier / Harmonia Mundi. 1993.