
Merzbow Aqua Necromancer
De Merzbow (Masami Akita) on connaît peu et beaucoup à la fois. Beaucoup, c'est beaucoup d'échos : il serait la référence en matière de noise japonaise, Jim O'rourke en serait fan et Thurston More lui réserverait une place de choix dans son immense collection de musique japonaise ; beaucoup de parasites : un certain décorum S.M. qui ne le quitte plus depuis Music for Bondage Performance vol 1 et 2 (parus chez X-treme Records, le label australien) ; beaucoup de bruit : on a renoncé à compter ses disques persos et ses collaborations (de Karkowski à Mike Patton) : bientôt dans le Guiness book, la Merzbox (X-treme), soit 30 disques originaux de Merzbow, plus 20 disques inédits (véridique !). Mais en fin de compte, tout cela n'est-il pas trop peu ? De l'homme, on ne connaît rien et sa musique ne se laisse pas facilement analyser, elle offre peu de prises (quelles sont ses influences ?). Les quelques disques encore trouvables (la plupart ne sont tirés qu'à quelques centaines d'exemplaires) offre peut être une vision tronquée de son œuvre.
Personnellement, d'après les quelques disques qui me sont parvenus, un épithète vient systématiquement s'associer au nom de Merzbow : radical, voire systématique. Car derrière ce nom se cache la plus radicale machine à broyer de la mélodie qui ait jamais existée. " Là où il passe, etc. .. etc. .. trépassent ", pourrait-on ajouter, peut-être un peu facilement. Mais comment qualifier ces masses sonores qui avancent sans cesse, sans aucune pause. Tout l'art de Merzbow consiste à superposer le plus de couches sonores possibles, jusqu'à saturation : au sens propre (saturation du son), comme au figuré (de l'auditeur). De cette marée / continuum s'échappent parfois des vrilles suraiguës (Contrapuntti Patto) : rémission de quelques instants ou renforcement de la torture? Ces variations sont là pour nous rappeler qu'écouter Merzbow, c'est un peu participer à un acte érotique extrême ; pas " l'amour à la papa " d'un James Brown ou d'un Rolling Stones, mais plutôt une sexualité violente, d'un nouveau genre.
Evitons pourtant les déviations racoleuses SM : Merzbow, c'est avant tout de la musique. " Nouveau genre ", ce serait un peu, à l'instar d'un anti Tetsuo, un mélange incestueux de déchets organiques issus de machines. Partant d'instruments électroniques, la plupart du temps analogiques (bandes, Moog…), le son ne prendra sa véritable dimension qu'après être repassé par un stade plus matériel, concret : les appareils sont bricolés, traficotés, fracturés, court-circuités, poussés à bout ; les sons synthétiques deviennent borborygmes, bruits d'intestins, régurgitations, rythme cardiaque. Merzbow ou l'art de retourner la technique contre elle-même. Et comme pour mieux signaler cette volonté de nourrir ses machines de chairs fraîches bien vivantes, il utilise des samples de groupes des années 70 (Soft Machine dans Soft Drums), époque où la musique se voulait libération, communion et espace.
Car, au risque d'en surprendre plus d'un, parmi ceux qui ont déjà expérimenté les rituels bruitistes de Masami Akita, des petites effluves de musique aèrent l'épaisse fumée d'Aqua Necromancer. Bien sûr, à peine l'auditeur installé dans un rythme, une mélodie, que l'univers monochrome de Merzbow vient tout ensevelir. On le redoutait en tremblant. Au final, Aqua Necromancer de Merzbow est une expérience à vivre. C'est ce qui sauve ce disque trop radical d'être étiqueté musique expérimentale en chantier. Bien sûr, c'est ce qu'il est fondamentalement, mais au moins évite-t-il le revers conceptuel au profit d'un aspect charnel, profondément physique.
Soft Drums (315 Ko)
Contrapuntti Patto (483 Ko)
Necromancer de Merzbow (ALIENCD 10) Alien8 Recordings [www.alien8recordings.com alien8@alien8recordigs.com]
Florent, Novembre 2000